J’ai récemment posté sur Instagram pour dire que je jetais l’éponge.
Genre la meuf, elle a rien publié encore, et elle décide d’abandonner.

Non, mais j’explique.

Je n’abandonne pas pour toujours. Je ne peux pas ne pas écrire. C’est inscrit quelque part à l’intérieur de moi, écrit dans mon code génétique. Si demain j’arrête d’écrire, je crois que je meurs un peu.

Non. Mais j’abandonne le manuscrit sur lequel je bosse depuis un an et demi sans avoir réussi à le terminer.

Je laisse les corrections… inachevées.

Il faut pas lâcher

Je suis de l’école : faut pas lâcher le morceau. Faut perforer, faut foncer dans le tas, même quand c’est incroyablement difficile. Je ne veux pas entendre parler de “C’est trop difficile”, “Ca prend trop de temps”, “Je n’y arriverai pas!”. Ce sont des mots à virer de son vocabulaire, surtout sur un travail aussi long-terme que l’écriture d’un roman.
Si j’écris cet article, c’est pas pour te conforter dans tes doutes et te dire que si tu es face à un obstacle, il faut tout envoyer bouler.
Non, il faut une remise en contexte.

Donc : le contexte

J’ai écrit le roman sur lequel je travaillais il y a plus d’un an. Et depuis, j’ai essayé de le corriger à peu près 200 fois. Cela s’est traduit par des réécritures à n’en plus finir. Des plans et des plans, encore et encore. Et à chaque fois, le même topo : l’intrigue ne tenait pas debout et les personnages tombaient à plat.

Mais je persévérais. C’était comme de se battre contre un mur. Essayer de le défoncer à coup de poing sans aucune garantie de succès. Parfois, je mettais le projet de côté pour travailler sur autre chose, ou simplement pour… vivre un peu.
Et un matin, j’ai réalisé (enfin, ça s’est passé en plusieurs jours, mais ça fait plus dramatique de dire “ET UN MATIN, MA VIE A CHANGÉ !”) que je luttais alors que cette histoire ne me faisait plus vibrer.

Une question d’état d’esprit

Quand j’ai voulu reprendre ce manuscrit pour le corriger, je n’avais qu’une idée en tête :
Ce roman sera mon premier roman. Je vais le publier, il sera en librairie. Ce sera le grand succès de l’année.

Au final, je n’écrivais plus par amour, par passion. J’écrivais presque dans un but… financier. Espérant plus que naïvement, presque stupidement, que bientôt ce livre allait payer mes factures.

Si vous avez lu le livre d’Elisabeth Gilbert, “Comme Par Magie” vous savez qu’elle tient un discours très intéressant sur l’argent et l’art. On écrit pour vivre, ou on vit pour écrire?

On écrit pour payer ses factures, ou on a un boulot qui nous permet de payer nos factures pour pouvoir écrire sans se soucier de ses finances? C’est des questions très pratiques, on peut pas faire plus terre à terre, mais c’est des questionnements réels. Et là, j’écrivais pour vivre.

Donc, je demandais à mon bouquin de payer mes factures. Alors que c’était juste un petit bébé.

N’importe quoi.

Mon copain me répète tout le temps que tout n’est qu’une question d’état d’esprit. Qu’il suffit de se placer dans le bon état d’esprit et les choses se passent soudain mieux. Là, je n’étais pas dans le bon esprit. Je n’écrivais pas pour les bonnes raisons. Et surtout, ça mettait une pression monstre sur mon manuscrit : je voulais qu’il soit lisse, parfait, qu’il rentre dans les cases. Il fallait qu’il soit prêt le plus vite possible. Il fallait qu’il me lance, que je puisse enfin être reconnue en tant qu’auteur.

Parce que j’avais besoin que ce projet soit mené à terme pour me sentir comme un “vrai écrivain”.

Connerie : on est écrivain parce qu’on écrit, pas parce qu’on a publié un bouquin.

Alors déjà, j’étais pas dans la merde avec des considérations pareilles. Heureusement, j’ai pris conscience du problème assez vite.

Ce bouquin était vieux

J’ai pris l’écriture au sérieux il y a 3 ans, désormais. A partir de là, j’ai commencé à écrire presque tous les jours, à chercher partout tout ce que je pouvais apprendre sur l’écriture. Et j’ai écrit un premier manuscrit. Et un deuxième. Et quand j’ai voulu les corriger, je me suis rendue compte que cela allait impliquer non pas une correction, mais carrément une réécriture.

Parce que l’écriture est un art, ou un artisanat comme dit Stéphane Arnier, qui se développe sur du long terme. Mais au début, je pense qu’on évolue très vite. En tout cas, moi mon style a radicalement changé en l’espace d’un an. J’ai vu de belles améliorations. Et quand on veut reprendre un texte qu’on a écrit “au début” pour le corriger, la montagne de travail paraît dantesque. Non seulement parce que son style a changé, mais peut-être que tes centres d’intérêt aussi.

C’est simple : ce bouquin ne m’intéressait plus.

Il était vieux, il datait d’une période où mes attentes, où mes envies étaient différentes. En le reprenant, j’avais l’impression de ressortir avec un ex que j’avais beaucoup aimé avant mais que maintenant, c’était bof. Le mieux à faire, c’était de laisser cette histoire où elle était et de se reposer sur ces doux souvenirs plutôt que le maintenir en état de mort cérébrale.

Charcuterie

Normalement, quand on corrige, on a l’impression de voir l’édifice qu’on a construit se développer, prendre forme. Il naît pour la seconde fois. Ou pour la troisième fois.
Mais au bout de quatre ou cinq corrections, le truc ne tenait toujours pas debout. J’avais repris, retouché, charcuté tellement de scènes et de personnages que j’étais biaisée. J’ai eu plusieurs fois l’impression que je ferais aussi bien de tout brûler et de tout recommencer. Au final, mon manuscrit ressemblait à un animal dépecé. Mort.

Mon seul regret

Ne pas m’en être rendue compte plus tôt. J’aurais dû comprendre que ce manuscrit était un entraînement. Sans doute une chouette histoire, que je reprendrai certainement quand j’aurai un peu plus d’expérience. Mais qu’au lieu de m’acharner dessus, j’avais encore des centaines d’idées à exploiter. Je ne suis pas certaine de m’être rendue service à faire ça.
Qu’au contraire, si j’avais simplement lâché prise et accepté que cela ne verrait jamais le jour, j’aurai enchaîné sur autre chose qui m’aurait sans doute aussi fait grandir.

Et peut-être… peut-être j’ai tort

Je ne prétends pas avoir raison. Là, je vous raconte juste ma vie, et mon ressenti, et vous allez sans doute me dire de ne pas abandonner ! Une auteure, Maëlle, disait l’autre jour sur Twitter qu’elle avait réécrit son manuscrit 22 fois !!! VINGT-DEUX FOIS.

VINGT-DEUX !!!

J’étais complètement abasourdie. Et a priori, vu les retours très positifs sur son travail, aujourd’hui publié, elle a bien fait. Elle a bien fait de ne pas faire comme moi et de persévérer. Et je suis certaine, même si je ne lui ai pas demandé, qu’elle a eu des moments où elle voulait pleurer et se soûler la gueule devant la montagne de travail.

Ecrire un livre, ce n’est pas un ligne droite parfaite :

faire un plan (ou pas) –> écrire un premier jet –> le corriger –> le publier.

Oh, ça serait beau.

Mais j’ai conscience que c’est bien plus compliqué que ça. Mais je suis encore en apprentissage, moi aussi. Comme beaucoup d’entre vous. Et j’ai l’impression que ce manuscrit que j’ai choisi d’abandonner ne m’apporte plus rien. Je n’évolue plus, je n’apprends plus rien. Au contraire, je stagne. Parfois, c’est aussi affreusement salvateur de dire stop. D’arrêter, d’admettre sa défaite, avec le sourire, prendre les enseignements qui en découlent et recommencer.

Try again, fail better.

Alors je vais considérer que ce manuscrit, non pas comme une erreur de parcours, mais comme un entraînement. Un tremplin vers ce que je vise. Mes erreurs ont été de mettre une pression inutile et lourde sur ce projet, de ne pas avoir su m’arrêter et d’avoir oublié que j’étais encore en train d’apprendre.

J’ai peut-être encore à apprendre sur la détermination. Sur le fait de continuer, même quand ça paraît interminable. Je ne dis pas que dans trois mois, je n’aurai pas changé d’avis (bonjour la girouette !!) Mais j’ai pris conscience que j’étais encore très novice, que j’ai besoin de faire encore énormément d’erreurs pour avancer. Mais des erreurs nouvelles. Pas 250 fois la même sur la même histoire.

Et vous, vous avez déjà abandonné des bébés manuscrits dans un tiroir? Vous le vivez comment?

Share Button